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à découvrir sur mon nouveau site Web:
www.gestalt-therapeute.com

 

 

Groupe Créativité et Gestalt

Comment le polymorphisme du champ

favorise l'émergence des figures

  

SOMMAIRE

Introduction

Présentation du Groupe Créativité et Gestalt et de son protocole

Essai de clarification de la notion de champ en Gestalt-thérapie

     I <> La place du champ dans la théorie gestaltiste

    II <> Les cinq principes de la théorie du champ

                A >   Le principe d’organisation

                B >  Le principe de contemporanéité

                C >  Le principe de singularité

                D > Le principe de processus changeant

                E >  Le principe de pertinence possible

    III <>Les différentes composantes du champ

               A >  Organisme/Environnement

               B >  Les composantes environnementales, contextuelles et d’arrière-plan

                  1 -  Les composantes environnementales actuelles

                  2 -  Les composantes contextuelles actuelles

                  3 -  Les composantes d’arrière-plan

                     a =  Les données historiques personnelles

                     b =  Les données transgénérationnelles

                     c =  Les données sociologiques

                     d =  Les données non-conscientes transmises de manière inexplicable

             C >  Les composantes spatio-temporelles du champ

   IV <>  La situation : lieu, espace temporalisé contextualisé de l’expérience

    V <>  Les différentes approches du champ dans la pratique de l’accompagnement en Gestalt-thérapie

           A >  La posture où le thérapeute est essentiellement centré sur le champ du patient

           B >  Posture correspondante à une approche du champ "relationnelle" à une position plutôt dialogale

           C >  L’approche du champ dans la situation

Comment le polymorphisme du champ favorise l’émergence des figures

Bibliographie

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Introduction

Le Travail de Clarification et de questionnement que j’ai mis en mouvement depuis quelques mois correspond à mon chemin de thérapeute en exercice depuis la fin du deuxième cycle de formation à l’E.P.G.

En effet, très vite je me suis trouvé confronté dans ma nouvelle pratique professionnelle à des choix (qui n’étaient pas toujours conscients) d’orientation du champ thérapeutique et de la situation thérapeutique.

 En particulier, quelle place le thérapeute que je suis, occupait-il dans cette situation ?

Pour simplifier :

Soit, je me positionnais en thérapeute observateur du self en mouvement chez mon client dans cette situation, et donc j’utilisais essentiellement l’empathie pour accéder à ce qui pouvait être de l’expérience de cet autre ici avec moi dans cette situation. J’étais observateur de la frontière contact organisme-environnement de mon client, du champ de mon client.

Soit, j’étais pleinement dans le champ constitué de cette situation particulière en mouvement, en devenir.

 Très vite, je fus donc questionné par la notion de champ en Gestalt-thérapie et par une grande difficulté à me positionner. En effet, l’approche du concept de champ est variable dans tous les textes que j’ai pu consulter, la position, la compréhension et la définition des différents auteurs m’apparaissant mêmes parfois contradictoires.

 Par ailleurs, je suis sculpteur, passionné par la mise en forme de toutes les matières qui se prêtent à mon travail créatif. Dans cet espace je ne suis pas seul, mais bien en contact avec des éléments qui ne sont pas que malléables mais qui favorisent la création d’un champ et d’une situation. La consistance, les contraintes, « la personnalité » du matériau imposent le développement d’un processus de mise en forme, d’ajustement, où nous sommes impliqués mutuellement dans cette situation.

Le sculpteur que je suis, pour être créateur de forme, ne peux qu’être dans le champ, dans la situation donnée et en perpétuelle transformation, où la matière et moi-même s’ajustent dans un contact fort.

En tant que sculpteur, je constate que je ne peux accéder à la créativité qu’en étant pleinement dans le champ et dans la situation de création.

 Quelques mois après mes premières expériences de thérapeute, Gestalt-praticien, j’ai été embauché comme psychothérapeute dans une association dont l’objectif est l’insertion sociale et professionnelle d’un public en très grandes difficultés. En particulier, des personnes pour qui les difficultés personnelles sont telles, qu’elle ne peuvent accéder à ce qui est mis en œuvre « classiquement » pour favoriser l’insertion,  comme la formation ou l’accompagnement social…

 Après avoir entrepris un travail d’accompagnement en individuel de personnes ayant adhéré à mes propositions, j’ai créé un groupe de gestalt-thérapie centré sur la créativité, où mes compétences de sculpteur peuvent favoriser l’accès à la création.

Très vite, j’ai pu constater combien ce public, fort éloigné de toute approche psychothérapeutique, de toute notion de développement personnel et de la créativité, s’impliquait dans cette démarche et accédait très rapidement à des processus de changement.

En particulier le protocole d’intervention du groupe Créativité et Gestalt, qui a été modifié et ajusté au cours de son développement, favorise actuellement l’émergence de figures prégnantes beaucoup plus rapidement.

 Aujourd’hui, mon regard, mon expérience de thérapeute, mon approche de sculpteur et mon questionnement m’amènent à faire l’hypothèse que le champ, et surtout de comment il est pris en compte dans la situation thérapeutique, peut favoriser l’émergence des figures et donc des ajustements créateurs.

 Dans un premier temps, je vous présenterai le groupe Créativité et Gestalt que j’anime en dégageant le protocole que j’utilise actuellement, puis j’essayerai de partager avec vous la manière dont j’appréhende aujourd’hui la notion de champ en Gestalt-thérapie, avant de tenter de montrer de quelle façon le protocole mis en œuvre agit sur le champ et favorise ainsi l’émergence des figures

 

Présentation du Groupe Créativité et Gestalt et de son protocole

 

Le Groupe Créativité et Gestalt que j’anime est un groupe ponctuel de Gestalt-thérapie qui se réunit une journée par mois dans l’association où j’exerce à temps partiel.

Ce petit groupe réunit six à sept personnes que j’accompagne déjà en thérapie individuelle et qui se sont engagées dans cette expérience suite à ma proposition, ou parfois à leur propre demande.

Nous constatons au sein de cette association d’insertion que le public qui fait l’objet de notre accompagnement rencontre fréquemment des difficultés très importantes, liées à un isolement social fort et à des problématiques de la honte.

Le passage de l’accompagnement en individuel à l’accompagnement supplémentaire que représente le groupe Créativité et Gestalt, est un moment important et souvent déterminant dans le processus de changement de ces personnes. C’est pourquoi, je suis bien souvent à l’origine de l’incitation qui permet l’accès au groupe. Les demandes personnelles de participation sont exceptionnelles dans ce contexte.

Ce petit groupe qui évoluera au cours de la journée sur le thème de la créativité, se retrouve le matin à 9 heures autour d’un café, d’un thé et de petits gâteaux. Nous débutons ainsi par un espace de pré-contact informel, où chacun dans la mesure de ce qui lui est possible, tente d’aller à la rencontre de l’autre et de ce groupe en cours de formation. C’est aussi la découverte d’un lieu délimité dans une grande salle où une partie de l’espace est occupé par un cercle de chaises, une autre partie par un grand carré de tables pour le travail créatif et un dernier espace le long d’un mur où de nombreuses tables accueillent les différents matériaux et outils apportés par mes soins et complétés des apports des différents participants.

L’installation du groupe dans l’espace constitué par le cercle de chaises correspond à un temps de travail plus formel où je prends le temps de présenter aux participants les modalités de fonctionnement du groupe (le protocole que je suis en train de parcourir avec vous) mais aussi les lois, les règles et les coutumes qui encadrent la participation de chacun à un groupe de Gestalt-Thérapie.

Cette présentation du cadre et des modalités, permet aussi la mise en questionnement de ce qui adviendra pour chacun au cours de cette journée.

Ensuite s’ouvre un temps essentiel, nouvel espace où chacun sera amené à se présenter et à exposer au groupe ce qui est présent pour lui :

Cet espace d’accueil de ce qui est présent pour chacun et pour le groupe est particulièrement important et respecté, dans la mesure où je donne à chacun et au groupe le temps nécessaire pour se dévoiler et tisser les premiers liens de confiance qui permettront plus tard à l’alliance de se développer.

C’est un moment où j’interviens peu, si ce n’est pour faciliter la parole ou l’émergence d’une forme1, que ce soit pour  une personne ou pour le groupe.

Ce temps essentiel est refermé avec délicatesse par un jeu autour des prénoms afin que chacun puisse aller un peu plus avant dans la prise de contact avec l’autre dans ce groupe.

Cette première phase d’accueil, où il est pris grand soin du pré-contact, débouche sur la mise en relation avec ce qui occupera le reste de la matinée : l’espace personnel de créativité.

            L’expérience proposée étant la mise en forme de ce qui est présent pour chacun dans le groupe que nous constituons ensemble.

Dans un premier temps chaque personne est amenée à contacter les matériaux ici-présents et à prendre le temps nécessaire pour laisser émerger, à travers la manipulation des outils et des différents matériaux, les prémices de la forme qui apparaîtra dans cet espace personnel de créativité.

L’objectif est seulement d’explorer, à travers l’engagement de la personne dans toutes ses dimensions (Physique, Affective, Rationnelle, Sociale, Spirituelle)2, ce qui se passe pour elle, dans cette expérience nouvelle de mise en forme des différents matériaux choisis.

 Ce moment est accompagné de beaucoup d’attention et de précaution, car il s’avère être souvent une source d’émergence de très grande anxiété pour certains participants. Compte tenu qu’il n’y a pas de finalité préalablement définie, ni de résultat connu à atteindre.

Cette phase de mise en contact fait donc très souvent l’objet de coupure du cycle du contact par la mise en oeuvre des mécanismes de résistance propres à chacun. Je constate que ceux-ci qui sont le plus souvent liés à des projections qui débouchent sur un état de confluence où plus rien n’émerge.

Dans ce cas, l’inhibition éprouvée par la personne prend sa source dans des projections sur le groupe, sur l’un de ses participants ou sur l’animateur. Ce mécanisme de résistance au contact a pour effet d’annihiler à la source tout le processus créatif.

Les projections les plus fréquentes sont liées à la honte : être nul,  ne pas savoir faire, ne rien valoir, ne pas être à la hauteur… ou à la culpabilité : gaspiller son temps, jouer, s’adonner à des enfantillages…

Le travail d’accompagnement consiste à ce moment, non à la mise au travail de ces résistances, mais seulement à leur accueil de manière à pouvoir permettre la mise en contact avec les matériaux. C’est à travers la mise en forme des matériaux que la fonction Ça, trouvera l’espace nécessaire pour prendre forme dans la créativité. C’est le chemin que je prends à ce moment là, en tant que thérapeute, pour accompagner la personne vers la nouveauté.

 A cette étape du protocole, seul le processus créatif est l’objet de toute l’attention, car sa mise en œuvre permettra de donner à voir, de manifester des impressions, des émotions, des sensations, que l’intéressé ne peut exprimer par le langage. Il me semble en effet, que l’awareness3 personnelle est plus sensible que les moyens dont disposent bien des personnes pour en exprimer la richesse et la complexité par le langage oral.

Cette mise en forme à travers la matière permet aussi de donner à voir et d’exposer des données de l’intimité psychique qui ne pourraient s’exprimer par une parole toujours susceptible de réactiver des sentiments de honte.

    Durant le temps imparti réservé à la créativité personnelle chacun se retrouve seul à mettre en forme les matériaux qu’il a préalablement choisis.

J’interviens seulement quand le processus créatif est arrêté dans une impasse et quand l’anxiété vécue par la personne s’avère trop importante. A ce moment là, il s’agit de remettre du jeu dans la relation avec les matériaux de manière à créer de l’ouverture sur un possible à découvrir.

 Avant de se séparer pour le déjeuner, le groupe se reforme dans l’espace constitué de chaises en cercle. Ce moment est important et précieux car il permet à chacun de reprendre contact avec le groupe et chacune des personnes et de pouvoir ainsi déposer quelques mots sur l’expérience vécue.

Ma pratique démontre qu’à cette étape, des émotions, des ressentis très importants sont fréquemment formulés et offerts au groupe. Ce court espace d’expression permet aux personnes de ne pas partir dans un processus inachevé qui serait générateur de trop d’angoisse. Ce temps permet aussi de contribuer à l’évolution de la constitution de deux formes importantes : la forme du groupe et celle qui se dessine pour chacun en particulier.

Après la courte séparation du déjeuner, l’ensemble des participants retrouve le groupe et reprend contact dans un espace où une musique est le support d’une mise en mouvement dans la pièce.

Lors de cette mise en mouvement sur le rythme de la musique, un jeu est proposé pour faciliter le déroulement du processus. Ce jeu correspond à plusieurs objectifs :

Passé cet épisode de reprise de contact, il est indispensable de définir : comment organiser l’animation du groupe dans le reste du temps imparti.

En effet compte-tenu du nombre de participants, des formes mises en lumière depuis le matin, des problématiques mises à jour et du temps restant, il n’est pas envisageable de réaliser le travail nécessaire en groupe et de proposer en plus un travail individuel en groupe à chacun des participants.

Il s’agit donc de proposer un cadre sécurisant qui permettra, dans la mesure du possible, à chaque participant de quitter cette journée d’implication personnelle après avoir :

 Pour concrétiser ce cadre des modalités sont définies 

Dans ce premier temps, chacun est amené à exposer son œuvre (sans parole) et accueillir le regard singulier que chacun partagera avec lui.

Tous les autres participants sont invités à découvrir l’œuvre avec un regard « phénoménologique » (c’est toujours une tentative). Concrètement, chacun est invité à regarder cette œuvre sans à priori, en se dégageant de toutes connaissances pré-établies pour essayer ainsi de décrire le plus simplement possible ce qu’il découvre. Il s’agit bien de partager seulement ce qui est vu : couleurs, formes, lignes, mouvements … (et non pas ce qui est ressenti, éprouvé…)

Ici, la présence du thérapeute est importante, car il est nécessaire d’accompagner chacun dans le respect de la règle et de faire attention à toutes interprétations.

Chaque participant est invité à prendre part à cette description phénoménologique et ne peut en être dispensé que s’il en formule la demande.

Tous s’étant exprimés, le créateur de l’œuvre est invité à prendre un temps pour assimiler toutes les informations qu’il a pu accueillir des uns et des autres, avant de présenter, à sa manière,  son œuvre et le contenu de son expérience.

J’interviens seulement, à ce niveau pour contribuer à la prise de conscience de l’expérience globale, pour favoriser la mise en lumière de la forme ici-présente.

Toutes les œuvres ayant fait l’objet d’une présentation en groupe et d’un accompagnement de la prise de conscience de cette expérience singulière, il est temps de proposer un accompagnement personnel en groupe pour ceux qui en expriment le désir, après que le nombre de places soit de nouveau annoncé.

Lors de ces accompagnements individuels en groupe, le processus de création de l’œuvre, et la forme de l’expérience mise en lumière précédemment, sont très souvent à l’origine de l’émergence d’une figure très forte.

En effet, tout au long de ce protocole j’accompagne chacun dans des configurations du champ différentes, à développer son awareness4 personnelle.

 Le développement de l’awareness  favorise grandement la prise de conscience du Ça de la situation, la possibilité de proposer des expérimentations ajustées, et donc le développement de figures claires.

Chaque accompagnement est suivi d’un temps de feed-back pour tous les participants.

Après ce travail individuel en groupe, il est proposé aux participants qui n’ont pu bénéficier de ce type d’accompagnement, d’apporter leur œuvre dans le cadre des séances en individuel, avec moi dans l’institution.

Pour finir un temps de clôture est ouvert, où chacun pourra exprimer ce qui est présent pour lui, en mettant l’accent sur l’expérientiel de la situation : qu’a t-il  vécu, découvert, mis en œuvre de nouveau dans cet espace.

Cet espace est aussi le lieu du dépôt de ce qui pourrait être encore inachevé et générateur de souffrance.

 

Essai de clarification de la notion de champ en Gestalt-thérapie

Cette tentative correspond à mon expérience actuelle  et à ma quête de sens. C’est à partir de nombreux emprunts effectués auprès de ceux qui ont écrit les textes que j’ai rencontrés, et de ma pratique professionnelle actuelle, qu’il m’a été possible de construire ma propre manière d’appréhender le champ en Gestalt-thérapie.

Présentement, c’est avec les différents éclairages qui vont suivre, en mouvements et en questionnements quotidiens, que j’accueille ceux qui me sollicitent pour un accompagnement thérapeutique.

 

I - La place du champ dans la théorie gestaltiste

Le point de départ de l’approche gestaltiste de la thérapie consiste à analyser la structure interne de l’expérience.

Cette expérience se produit à la frontière contact entre l’organisme et son environnement dans un espace temporalisé que nous nommons : le Champ Organisme/environnement. C’est l’organisme qui est principe organisateur du champ.

Pour faciliter la lecture de la FIGURE suivante, je tiens à préciser la dénomination utilisée pour toutes les composantes concernant la personne représentée par une lettre majuscule. Par exemple pour une personne dénommée  A :

 

 

D’ailleurs, l’ouvrage fondateur « Gestalt-thérapie de F.S. PERLS, R.E. HEFFERLINE,  P. GOODMAN » s’ouvre sur : « L’expérience se situe à la frontière entre l’organisme et son environnement, principalement au niveau de l’épiderme et des organes sensoriels et moteurs. L’expérience est la fonction de cette frontière et ce qui est réel à un niveau psychologique, ce sont les configurations " globales " de ce fonctionnement, la réalisation d’un sens, l’achèvement d’une action. » 5  

Plus loin nous découvrons : « Dans toute recherche biologique, psychologique ou sociologique, il nous faut partir de l’interaction de l’organisme et de son environnement.  Appelons cette interaction de l’organisme et de l’environnement à l’œuvre dans toute fonction, le "champ organisme/environnement". » 6

Et pour finir je citerai : « Nous avons vu que, dans toute recherche biologique ou socio-psychologique, le sujet-objet concret est toujours un champ organisme/environnement. Il n’est aucune fonction d’un quelconque animal qui soit définissable autrement que comme fonction de ce champ. » 7

La place de la notion de champ en Gestalt-thérapie est essentielle car elle est intimement liée à toutes les définitions du contact et du self : « Le système complexe de contacts nécessaires pour l’ajustement dans un champ difficile, nous l’appelons " self ". On peut considérer que " self " se situe à la frontière de l’organisme, mais cette frontière n’est pas elle-même isolée de l’environnement ; elle contacte l’environnement ; elle relève des deux, environnement et organisme. » 8

L’appréhension personnelle de cette notion de champ par le Gestalt-thérapeute détermine à mon sens essentiellement la nature de son « être thérapeute » et donc de sa pratique.

 

II - Les cinq principes de la théorie du champ

Avant de poursuivre mon approche personnelle  du champ, il me semble essentiel de rappeler les caractéristiques de la théorie du champ que Malcolm  PARLETT a mis en lumière sous forme de cinq grands principes : 9

principes que j’ai résumés et reformulés de la manière suivante :

 

A - Le principe d’organisation

Le sens est donné par la prise en considération de la totalité des faits co-existants, de la situation dans sa totalité.

Tout élément du champ est interdépendant et c’est la situation totale qui en donne le sens.

La signification d’un des éléments du champ émerge, quand la situation ou le contexte dans sa totalité prend sens.

 

B -  Le principe de contemporanéité

Le comportement présent ne s’explique que par la constellation des influences dans le champ présent.

« Le passé psychologique et le futur psychologique sont simultanément, des parties du champ psychologique à un moment donné. La perspective temporelle change continuellement. Selon la théorie du champ, tout type de comportement dépend du champ total, y compris la perspective temporelle du moment, mais il ne dépend pas du champ passé ou futur et des perspectives temporelles qui leur sont liées. » 10

L’approche phénoménologique de la Gestalt-thérapie prend en considération l’expérience présente, l’ensemble des évènements réels et présents qui se déroulent dans la situation ici-présente.

 

C -  Le principe de singularité

Les généralisations sont suspectes, chaque situation, chaque champ de chaque personne en situation est unique.

Cela ne conduit pas à dire qu’il n’y a pas de similitudes, de continuité ou de cohérence, ni même de généralisation possible qui permettent de construire des théories, cela amène à rester vigilant à la spécificité des situations présentes. Les significations sont à construire de façon individualisée dans la complexité des facteurs interdépendants et co-existants de cette expérience ici-présente.

 

D -  Le principe de processus changeant

Ce principe met l’accent sur le caractère provisoire de l’expérience. Le champ est en continuel changement et le temps en est un facteur essentiel. D’instant en instant nos perceptions de la réalité sont sans cesse recréées.

Nos expériences sont en perpétuelle construction dans un champ où l’équilibre et la stabilité se rétablissent d’instant en instant.

 

E -  Le principe de pertinence possible

Tout élément du champ est potentiellement significatif, il fait partie de l’organisation totale du champ et ne doit ni être exclu, ni considéré comme non pertinent.

L’important est que l’ouverture que permet Le principe de pertinence possible ne se réduise pas à la prise en considération de seulement quelques parties du champ.

En particulier, nous pouvons mettre l’accent sur certains automatismes devenus "invisibles" ou évidents qui s’avèrent parfois extrêmement  pertinents.

 

III - Les différentes composantes du champ

Cette approche correspond à la « paire de lunettes » que j’utilise actuellement comme praticien, cette grille de lecture, d’appréhension ne représente aucunement la merveilleuse richesse de la complexité du champ, que j’imagine : univers ouvert, peuplé d’une constellation d’étoiles.

 

A -  Organisme/Environnement

PERLS (F.S.) et GOODMAN (P.) 11 définissent le champ comme "organisme/environnement" et le self désigne alors les mouvements internes du champ, mouvements d’intégration et de différenciation, d’unification et d’individuation.

"Le self est contact" 12 implique une notion de temporalité et nous pouvons donc envisager, comme J.M. Robine13 le suggère, de pouvoir regarder le contact sous forme de séquences où le self peut être "localisé" dans une dominante organisme, environnement, ou organisme/environnement.

Pour le pré-contact, le self est localisé dans une dominante organisme : l’émergence a lieu au niveau de l’organisme, mais elle peut advenir suite à une sollicitation de l’environnement.

Dans la mise en contact, le self serait plutôt localisé dans une dominante environnement : les ressources d’objets susceptibles d’être contactés sont dans l’environnement, cependant le développement du self est supporté par l’organisme (désir qui oriente et son contexte).

Dans la phase de contact final, le self apparaît localisé dans une dominante organisme/environnement : l’objet choisi est rencontré et une unité figure/fond, soi/autrui, organisme/environnement constitue l’expérience du moment.

Pour finir, après la phase de contact final, le self est à nouveau localisé dans une dominante organisme : c’est le retrait et l’assimilation de l’expérience qui sont à l’œuvre.

 

B -  Les composantes environnementales, contextuelles et d’arrière-plan

Il m’apparaît important de distinguer ces différentes composantes, car leur prise en compte dans tout accompagnement thérapeutique est essentielle.

 

1 -  Les composantes environnementales actuelles

Elles correspondent à l’aspect spatial de la rencontre thérapeutique et recouvrent tout ce qui peut exister dans cet entourage environnemental et qui fait partie intégrante du champ. C’est ainsi que nous pouvons illustrer le principe de pertinence possible par des exemples simples où un objet, un bruit, une odeur peuvent s’avérer essentiels dans la construction d’une figure. Comment la configuration du champ est différente lorsque je reçois au cabinet ou dans l’association où j’exerce par ailleurs.

 

2 -  Les composantes contextuelles actuelles

Elles correspondent à l’aspect temporel de l’expérience présente, à l’ensemble des circonstances qui l’entourent. En particulier et pour exemple, cela peut s’illustrer facilement par le moment où se situe cette expérience, cette configuration du champ dans le parcours thérapeutique partagé, dans l’existence personnelle, la vie de couple…

 

3 -  Les composantes d’arrière-plan

Mon expérience actuelle m’amène à penser que l’attention portée à toutes les données d’arrière-plan est de la plus grande importance et je rejoins en cela Selma CIORNAI14 quand elle écrit : « J’avais besoin de comprendre l’arrière-plan historique, social, culturel d’où émergent "les figures" de nos vies, et la façon dont les figures et les fonds s’articulent les uns avec les autres. »

Il est en effet, bien souvent nécessaire de rechercher dans l’arrière-plan la compréhension de la figure qui émerge dans l’expérience ici-présente.

Dans l’arrière-plan, ma pratique m’amène à y définir aujourd’hui quatre types de données qui nécessitent pour moi une attention particulière :

 

a -  Les données historiques personnelles

Notre histoire personnelle depuis notre conception et son inscription dans un contexte : famille d’origine, filiation, éducation, religion, culture.

« Les croyances qui en découlent avec leurs interdits, le système de valeurs et les règles de vie. La conception que nous avons des thèmes fondamentaux de l’existence : L’homme, la femme, le corps, la sexualité, le temps, la maladie, la mort, la spiritualité… »15

« " En quoi croyez-vous ? " Le travail sur les valeurs et croyances les plus profondes, sur notre mythologie personnelle, s’est révélé une voie extrêmement fertile. »16

 

b -  Les données transgénérationnelles

Les données transmises à notre insu par nos aïeux : les loyautés familiales, les réalisations automatiques de prédiction…

Ces données me sont apparues d’une extrême importance, en particulier lors d’accompagnement de personnes originaires des Antilles (la place de l’esclavage dans les modalités d’ajustement à l’autorité) ou des petits enfants de déportés (cauchemars représentant des scènes de camp de déportation).

 

c -  Les données sociologiques

Le contexte historique et environnemental du patient et de ses groupes d’appartenance : les données sociales, ethniques, culturelles, cultuelles…  La prise en compte de ces données s’avère particulièrement importante dans toutes les problématiques liées à la honte intériorisée.

 

d -  Les données non-conscientes transmises de manière inexplicable

A ce niveau, il m’apparaît important de pouvoir accueillir ce qui émerge de non-explicable dans le champ de l’expérience en cours et dont je suis régulièrement témoin : les coïncidences, les synchronicités… , ce qui m’apparaît comme bizarre, surprenant, déconcertant parfois.

Et je partage ce qu’écrit Sylvie SCHOCH de NEUFORN :

« On peut alors penser que la reconnaissance de ces phénomènes comme composantes de notre pratique thérapeutique, avec bien sûr leur caractère aléatoire et non contrôlable, peut favoriser les conditions d’apparition de phénomènes non perceptibles autrement ; en effet, on n’identifie que ce dont on connaît l’existence et la connaissance n’est que re-cognition. Ce serait en quelque sorte changer de lentilles ou développer nos capacités d’accommodation à un champ plus profond, ou comprenant d’autres dimensions.  … Ce qui veut dire permettre une réorganisation du champ thérapeutique plus vaste ou plus profonde, au service d’un processus rendant possible plus de nouveauté, donc plus de croissance et d’ajustement créateur. » 17

C -Les composantes spatio-temporelles du champ

 

En référence aux conceptions de Gilles Delisle18, il est souvent judicieux de se référer à une des composantes de son approche particulière du champ :

 

 

 

Ici

Ailleurs

Maintenant

CHAMP 1

CHAMP 2

Pas Maintenant

CHAMP 3

CHAMP 4

 

 

Ce simple schéma est un repère important pour éclairer comment se configure le champ dans l’expérience en cours.

 

IV -  La situation : lieu, espace temporalisé, contextualisé de l’expérience

« Le dispositif thérapeutique, quel qu’il soit, est avant tout un certain type de situation. Etre conscient de la façon dont la situation a un impact sur nous est aussi une manière de mieux comprendre comment nous avons été impactés par certaines situations au fil de notre histoire. Etre conscient de la façon dont nous pouvons être créateurs ou co-créateurs de situations dans l’ici-maintenant est également une manière de restaurer ou de renforcer nos aptitudes à l’ajustement créateur. » 19

C’est dans la situation, ce lieu, cet espace temporalisé, contextualisé de l’expérience, cette partie du champ que les figures pourront se développer.

 

Pour faciliter la lecture de la FIGURE suivante, je tiens à préciser la dénomination utilisée pour toutes les composantes concernant la personne représentée par une lettre majuscule. Par exemple pour une personne dénommée  A :

 

 

La figure N°2 correspond à une représentation graphique de ce que pourrait être la configuration du champ dans la situation d’une rencontre thérapeute / patient.

 

Comme l’exprime Jean-Marie ROBINE : « L’expérience vécue, qui désigne l’aspect subjectif d’un événement, tel qu’il est actuellement saisi par le sujet dans une signification personnelle, individuelle et concrète, me semble en fait le seul concept organisateur de la subjectivité et de la différenciation dans le champ. » 20 il m’apparaît que dans une conception phénoménologique, le champ d’une personne est fondamentalement singulier et propre à cette personne. Aussi, il ne peut être que très difficilement appréhendé par une autre. Nous ne pouvons parler que d’approche et d’approximation de la configuration du champ de l’autre, dans toute son altérité, par des moyens éminemment subjectifs tels l’empathie, l’inférence, l’intuition…

Dans une conception phénoménologique, l’espace correspondant à la situation délimitée dans cette représentation graphique, ( Figure N°2 ) est donc fondamentalement différent pour l’une et l’autre personne en présence, il recouvre des éléments environnementaux et contextuels communs et pour les autres composantes, le champ de la situation est propre à chacun.

Mais ?

Qu’en est-il de l’entre-deux et de ce que nous nommons co-création ?

Et

A partir de quelles formes se développeront les figures ?

Avant d’aller plus avant, il me semble important de citer Marie-France BOURGEAIS afin de mieux situer son concept de la forme : « Le fond serait ce " nulle part " incommensurable de l’être et de l’environnement où " s’engrangent " avec adresse ou maladresse des expériences, la Forme serait la perception de l’expérience présente, les figures seraient l’organisation émergente de la reconnaissance, de la clôture ou de l’évitement de la perception présente, le champ est le tout tendu vers la complétion et la globalité. »21

En effet, le concept de la Forme de Marie-France BOURGEAIS  me paraît très judicieux et correspondre à l’espace délimité de la situation, ce lieu que je caractériserais comme espace de l’expérience, et je cite à nouveau Marie-France BOURGEAIS  qui précise : « Chaque individu a une expérience perceptive différente qui est, objectivement et, ou subjectivement, sous un aspect ou un autre, présente dans le champ et comporte les caractéristiques d’une Forme. La Forme est là, globale, elle n’émerge pas, c’est " l’expérience intégrale " dont parle RICŒUR. … ce sont les figures qui émergent, auxquelles nous participons à l’émergence. » 22 

Dans la situation particulière de la rencontre "thérapeute / patient", il faut reconnaître qu’il s’agit bien de l’instauration d’une relation entre deux personnes qui disposent toutes les deux de deux champs différents simultanément en mouvements.

Il faut donc considérer deux champs (organisme/environnement), le champ du patient et le champ du thérapeute, en présence dans la situation délimitée par l’espace thérapeutique.

 Le souci, la préoccupation du thérapeute est de permettre que la figure émergente soit bien déterminée par la dynamique du self du patient, c’est à dire de permettre au self du patient de donner toute la mesure de ses capacités créatives.

 

Mais qu’en est-il du champ et de la forme qui permettra l’émergence de la figure ?

 

Mon hypothèse est qu’il s’agit bien d’une co-création (patient / thérapeute) d’une figure singulière construite par le self du patient dans son propre champ et en aucun cas d’un champ commun co-créé.

En effet, je rejoins la posture phénoménologique de Jacques BLAIZE : « Adopter une position phénoménologique, c’est accepter que le seul accès que j’ai au monde c’est l’acte d’être conscient. Autrement dit, ce qui est premier c’est l’expérience, le fait d’être conscient de quelque chose, conscience et monde étant indissociables : c’est ce que la Gestalt-thérapie définit comme frontière contact au sein du champ organisme/environnement. » 23

L’expérience ne peut être que propre à la personne dans son champ organisme/environnement et je cite à nouveau Jacques BLAISE qui précise : « Ceci implique aussi que, même dans les moments de contact les plus intenses, le contact amoureux par exemple, la fusion n’est pas totale : je peux ressentir que je ne fais qu’un avec l’autre, mais c’est toujours moi qui suis à ce moment-là cette conscience de n’être qu’un avec l’autre, même si cette conscience est essentiellement sensorielle, émotionnelle, ou motrice. » 24

 

L’espace commun de l’entre-deux ou de la co-création n’existerait donc pas.

 

Il apparaît de ce fait, plus juste de parler d’une partie du champ du thérapeute et d’une partie du champ du patient qui se potentialiseraient réciproquement dans l’espace de la situation "ici-présente tendue vers" et qui donneraient naissance à des formes dans cette situation co-créée, qui permettraient l’émergence de figures.

Il s’agirait donc plutôt d’un jeu, d’une "danse d’influences" réciproques qui structureraient l’un et l’autre des champs (du patient et du thérapeute) en présence, de manière à permettre la sortie de la zone d’indifférenciation25. Ainsi la potentialisation du champ de chaque personne dans cette "danse d’influences" favoriserait la création de formes propres à chaque personne. Formes, dont les caractéristiques et les structures seraient suffisamment souples pour que les deux selfs puissent se développer et les figures se créer dans cette situation.

Et je cite à nouveau Jean-Marie ROBINE : « Dans ce processus d’individuation, il y a des moments où je suis je et tu es tu et où nous pouvons nous rencontrer, certes, mais il y a aussi des moments où je suis tu et tu es je, d’autres où n’existe qu’un on, d’autres où  existe un nous, même illusoire, d’autres encore où je n’ai aucune idée de qui je suis ni qui tu es ! » 26

Afin d’illustrer comment peuvent se représenter les champs dans d’autres configurations de situations thérapeutiques, je vous invite à découvrir la figure N° 3 correspondant à l’accompagnement d’un couple et la figure N° 4 représentant une intervention dans un petit groupe.

Pour faciliter la lecture des FIGURES suivantes, je tiens à préciser la dénomination utilisée pour toutes les composantes concernant la personne représentée par une lettre majuscule. Par exemple pour une personne dénommée  A :

 

 

« La psychothérapie est d’abord construction d’une situation »27

 

Le champ de chaque personne en présence dans cette situation lui est propre, mais potentialisé, influencé par l’ensemble des champs des autres personnes en présence dans cette situation.

 

V -  Les différentes approches du champ dans la pratique de l’accompagnement en Gestalt-thérapie

Nous pouvons concevoir trois approches de la conception du champ dans la pratique de la psychothérapie gestaltiste.

 

A - La posture où le thérapeute est essentiellement centré sur le champ du patient

Cette posture, qui a été assez classique dans la pratique de la Gestalt-thérapie, considère que le patient amène son monde, son champ (organisme/environnement) et que le thérapeute va favoriser le développement du self et permettre la mise en contact de l’organisme et de l’environnement du patient.

Cette forme d’accompagnement, cette posture place le thérapeute à l’extérieur de la situation (ce n’est qu’une tentative), en retrait, voir comme un objet pour le patient. La situation est examinée sous le seul angle du champ du patient.

Le thérapeute est essentiellement observateur du champ, du self du patient. Cet accompagnement est centré sur le développement du self dans l’expérience du patient, dans son propre champ.

 

B - Posture correspondante à une approche du champ  "relationnelle" à une position plutôt dialogale

Dans cette posture le thérapeute est plus centré sur l’interaction entre lui et son patient dans une visée plus égalitaire et horizontale.

La frontière contact est plutôt considérée comme un lieu d’interaction entre les deux partenaires en présence dans l’espace thérapeutique.

Dans ce contexte, un travail thérapeutique peut être mené sur la relation entre les deux partenaires avec la mise en évidence :

et je cite Jean-Marie ROBINE qui précise : « La perspective dialogale, même si elle prend en compte la question du champ, œuvre à mes yeux comme s’il y avait préalablement deux individus clairement identifiés, distincts, deux sujets qui se rencontrent et transforment leur expérience. » 28

 

C - L’approche du champ dans la situation

 

Cette approche est plus marquée par la phénoménologie et par le concept de champ d’expérience.

 

« Je suis le fait de la situation tout autant que je participe avec l’autre à la création de la situation. Avant même que la construction d’une gestalt ne s’engage dans la séance de thérapie, la situation a commencé à se créer et sera le fond des figures à venir. C’est en lien avec une situation, quelle qu’elle soit, que le self sera amené à se déployer – ou non. Si nous acceptons la conception d’un self comme fonction mouvante du champ, fonction mobilisée quand et parce qu’un ajustement créateur est à l’œuvre, nous serons particulièrement sensibles à développer les conditions favorables à l’actualisation ou à la restauration du self. » 29

 

Dans cette conception du champ, il y aurait construction par un jeu d’influences réciproques (autrui m’affecte dès que je suis en sa présence)  "d’un espace intersubjectif commun" qui à la fois sépare et rassemble les deux protagonistes.

Nous pouvons donc imaginer que le champ du thérapeute et le champ du patient sont profondément potentialisés dans cette situation ici-présente. La manière dont je fais l’expérience de toi dans mon champ influence et conditionne profondément la manière dont tu fais l’expérience de moi dans ton champ.

Il ne s’agit plus d’un champ d’interactions mais bien d’influences réciproques et ce qui fait figure, c’est le souci de faire en sorte que la figure émerge bien de la dynamique du champ du patient en elle-même.

La posture du thérapeute dans cette approche le place comme co-constructeur de l’expérience et dans une visée de présence à.

Et je cite Patrick COLIN : « Tout humain qu’il le veuille ou non, est appelé à créer en artiste cette configuration spacialisante et temporalisante, à donner forme à sa présence au monde.

La place du Gestalt-thérapeute sera celle de co-constructeur d’une expérience qui tentera de rendre cette œuvre plus forte et plus puissante, plus configuratrice de sens. » 30

Aujourd’hui, en tant que praticien, je constate que j’utilise et que j’ai besoin de ces trois postures différentes. Elles m’apparaissent dans l’élaboration de la relation thérapeutique  comme un regard singulier adapté à des configurations particulières du champ, mais aussi comme des modalités plus ou moins nécessaires dans le temps.

Au commencement de l’accompagnement thérapeutique et lors de l’instauration de l’alliance thérapeutique, la posture utilisée est plutôt centrée sur le champ du patient. En effet, la première demande est essentiellement une demande d’écoute, de compréhension et d’accueil de ce qui est présent dans son champ. Il s’agit majoritairement de l’ailleurs et du passé ramené dans l’ici présent de la rencontre thérapeutique.

Par la suite, je peux constater qu’à chaque séance la rencontre débute par un pré-contact qui s’effectue le plus souvent dans une posture que je qualifierai de "dialogale" et ce mode d’approche, dans cette phase de la rencontre, se renouvelle à mon sens majoritairement tout au long du parcours thérapeutique.

Cependant et pour ma part, il me semble que l’approche phénoménologique de la Gestalt-thérapie et donc du plein accueil du champ de la situation, est la voie la plus singulière et vraiment propre à la Gestalt.

Aujourd’hui, c’est dans cette direction que je désire orienter ma pratique pour progresser, affiner et développer mes compétences de Gestalt-thérapeute.

 

Comment le polymorphisme du champ favorise l’émergence des figures

Question à l’origine de cet écrit, qui s’est imposée à moi à partir d’un constat régulièrement renouvelé lors de l’animation du groupe Créativité et Gestalt.

C’est effectivement par comparaison avec d’autres groupes, composés du même public, et animés au sein de l’association où j’exerce à temps partiel, que j’ai pu prendre conscience de différences significatives dans le développement du self au cours de mes interventions.

 En effet, le processus du développement du self est grandement favorisé par l’usage du protocole propre au groupe Créativité et Gestalt. Les figures émergentes lors de mes accompagnements dans ce groupe sont bien plus fortes et puissantes.

La rencontre avec les articles de Jean-Marie Robine sur la question du champ et de la situation, m’a permis de faire le lien avec ce qui me semble à l’œuvre au niveau du processus lors de l’utilisation du protocole particulier mis en œuvre dans le groupe Créativité et Gestalt.

Le polymorphisme dans sa définition du dictionnaire (Hachette, 1998) : « Caractéristique d’un organisme qui peut se présenter sous diverses formes sans changer de nature. » correspond bien à la façon dont j’appréhende le champ en Gestalt-thérapie, tant celui-ci est de nature stable dans sa définition : « organisme/environnement »31, mais combien il peut revêtir de formes  particulières en fonction de la situation "ici-présente tendue vers".

Et je cite Jean-Marie Robine : « Le Gestalt-thérapeute opère sur le processus de construction de figures. Mais ce n’est pas tant la figure en elle-même qui retient notre attention que le rapport que la figure entretient avec le fond qui la constitue et la porte. Une figure isolée n’a pas de sens. » 32

D’où l’importance essentielle du champ de la situation et du comment le thérapeute prend la responsabilité de construire, de créer et d’organiser les situations dans le cadre thérapeutique.

En particulier, l’histoire de la construction du protocole mis en œuvre lors de l’animation du groupe Créativité et Gestalt, correspond bien à ma recherche d’efficience et à mon souci d’amener mes patients à la construction d’ajustements créateurs.

Je me rends compte aujourd’hui, et après mes recherches sur la notion de champ en Gestalt-thérapie, comment ce protocole illustre ma recherche, mes tentatives, mes expérimentations de diverses modalités de mise en place de situations particulières. En effet, chacune répond à un objectif ( temporalisé dans le déroulement du processus complet )  susceptible de favoriser le déroulement du cycle de contact et la mise en œuvre d’une expérimentation qui permettra l’ajustement créateur et donc l’émergence d’une figure forte.

C’est ainsi que je fais le lien avec Jean-Marie Robine quand il écrit : « La psychothérapie est d’abord construction d’une situation et à cette dernière pourrait volontiers s’appliquer la définition de G. Debord : "La construction concrète d’ambiances momentanées de la vie et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure" 33 . »34

Le Protocole du Groupe Créativité et Gestalt est une manière « d’organiser » le pré-contact, qui passe d’abord et avant tout par l’accueil de l’indifférenciation.

Les différentes modalités proposées ensuite permettent d’explorer, de « ratisser » le fond des différentes situations et donc d’appréhender des configurations différentes du champ de la situation de chaque participant. Ces expériences différentes et vécues successivement permettront d’aller vers plus de différenciation avant de pouvoir permettre à une expérience de prendre forme et de développer l’émergence d’une figure claire.

Ce protocole est donc un ensemble de situations co-construites par le thérapeute et chaque membre du groupe. Situations co-construites dans le sens où le thérapeute n’agit que sur une part importante mais très limitée du champ de la situation. En effet, en dehors du cadre imposé, c’est essentiellement l’ensemble des différents  membres participant à ce groupe qui donneront forme à la situation « ici-présente tendue vers ».

Dans chaque situation impliquant une configuration différente du champ de chaque personne, mon intention est de permettre le développement de l’awareness, mais aussi l’élargissement du champ de conscience de chaque participant au groupe.

Dans chaque phase de développement du groupe Créativité et Gestalt, il s’agit bien de favoriser l’émergence du Ça de la situation, par un  « ratissage » du fond propre à chaque situation.

C’est à partir de ce rapport figure-fond qu’il sera possible d’accéder au sens, à l’orientation, à l’excitation vers, et donc au déploiement du processus de contact.

Aussi, C’est à travers les ressources du champ et de sa capacité à prendre de multiples formes en fonction des situations, que le thérapeute a la possibilité de développer ses propres ressources créatives pour organiser des situations dans lesquelles il offrira pleinement et simplement sa présence à…

 

Cet essai de clarification de ma compréhension de la notion de champ en Gestalt-thérapie, est une vraie tentative de donner du sens à mon expérience, afin de m’ouvrir sur de nouvelles perspectives de co-construction avec ceux qui me choisissent comme thérapeute.

Je serais aussi heureux que cette réflexion soit partagée pour s’enrichir encore et être prolongée.

 

René COUSEIN

Gestalt-thérapeute

Septembre 2003

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Notes 

1 « La Forme serait la perception de l’expérience présente », « La Forme est là, globale, elle n’émerge pas, c’est "l’expérience intégrale" dont parle Ricoeur. »  Marie France BOURGEAIS dans son article : Une forme… une figure… Quoi ?  Cahiers de Gestalt-thérapie N° 5 - 1999

2 GINGER Serge, in « La Gestalt, l’art du contact » Guide Marabout, 6e éd. Paris, 2003.

3 La conscience implicite, subjective, immédiate du ressenti émotionnel, corporel, intellectuel dans le champ

ici présent

4 idem 

5 PERLS (F.S.), HEFFERLINE (R.E.), GOODMAN (P.), Gestalt-thérapie, Nouveauté, excitation et  développement, Bordeaux, IFGT, 2001. (Page 49)

6 idem, page 50.

7 idem, page 216.

8 PERLS (F.S.), HEFFERLINE (R.E.), GOODMAN (P.), Gestalt-thérapie, Nouveauté, excitation et  développement, Bordeaux, IFGT, 2001. (page 217).

9 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «Réflexion sur la théorie du champ, Malcolm PARLETT », CdGT, Printemps 1999, Page 9.

10 LEWIN K., Field Théory in social Science, Tavistock, London, 1952. (Page 54)

11 PERLS (F.S.), HEFFERLINE (R.E.), GOODMAN (P.), Gestalt-thérapie, Nouveauté, excitation et  développement, Bordeaux, IFGT, 2001.

12 Idem

13 ROBINE J.M., Gestal-thérapie, La construction de soi, l’Harmattan, Paris 1998 (Page 14-17)

14 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «L’importance de l’arrière-plan en Gestalt-thérapie,  Selma CIORNAI », CdGT, Printemps 1999, Page 87.

15 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «Fond, contexte, arrière-plan.,  Jean-Marie DELACROIX », CdGT, Printemps 1999, Page 116.

16 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «L’importance de l’arrière-plan en Gestalt-thérapie,  Selma CIORNAI », CdGT, Printemps 1999, Page 97.

17 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «Comment penser le champ dans la clinique Gestaltiste ?,  Sylvie SCHOCH de NEUFORN », CdGT, Printemps 1999, Page 51.

18 DELISLE G., La relation d’objet en Gestalt thérapie, Les Editions du Reflet, Ottawa, 1998

19  Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°11, COMMENCER ET FINIR, «Du champ à la situation,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Printemps 2002, Page 214.

20 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «La Gestalt-thérapie va t’elle oser s’engager dans la voie post-moderne ?,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Printemps 1999, Page 80.

21 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «une  forme… une figure Quoi ?,  Marie-France BOURGEAIS », CdGT, Printemps 1999, Page 143.

22 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, «Une forme… une figure Quoi ?,  Marie-France BOURGEAIS », CdGT, Printemps 1999, Page 138.

23 BLAIZE Jacques., Ne plus savoir, Phénoménologie et éthique de la psychothérapie, L’exprimerie, Bordeaux, 2001, Page 214

24 BLAIZE Jacques., Ne plus savoir, Phénoménologie et éthique de la psychothérapie, L’exprimerie, Bordeaux, 2001, Page 30

25  « Le paradigme du champ organisme/environnement postule l’antériorité de l’indifférenciation de l’expérience du Je et du Tu : "L’expérience est antérieure à 'organisme' et 'environnement', qui sont des abstractions de l’expérience" -  Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°12, Pathologies de l’expérience, «L’intentionnalité en chair et en os – vers une psychopathologie du pré-contact,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Automne 2002, Page 146.

26 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°11, COMMENCER ET FINIR, «DU CHAMP A LA SITUATION,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Printemps 2002, Page 219.

27 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°12, Pathologies de l’expérience, «L’intentionnalité en chair et en os – vers une psychopathologie du pré-contact,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Automne 2002, Page 147.

28 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°11, COMMENCER ET FINIR, «DU CHAMP A LA SITUATION,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Printemps 2002, Page 219.

29 Idem, Page 216.

30 Revue Gestalt, N°24, Racines, greffes et marcottage, « Vers une Gestalt-thérapie phénoménologique », Patrick COLIN,  SFG, Printemps 2003, Pages 76-77.

31 PERLS (F.S.), HEFFERLINE (R.E.), GOODMAN (P.), Gestalt-thérapie, Nouveauté, excitation et  développement, Bordeaux, IFGT, 2001. (Page 50)

32 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°11, COMMENCER ET FINIR, «DU CHAMP A LA SITUATION,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Printemps 2002, Page 224.

33 DEBORD G., Rapport sur la construction des situations, Ed. Mille et une Nuit, 2000.

34 Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°12, Pathologies de l’expérience, «L’intentionnalité en chair et en os – vers une psychopathologie du pré-contact,  Jean-Marie ROBINE », CdGT, Automne 2002, Page 147.

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Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons. Que les hommes, là , aient été veules, il en a coûté infiniment à la vie…

La peur de l’inexplicable n’a pas seulement appauvri l’existence de l’individu, mais encore les rapports d’homme à homme. Elle les a soustraits au fleuve des possibilités infinies pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive.

Ce n’est pas seulement à la paresse que les rapports d’homme à homme doivent d’être indiciblement monotones, de se reproduire sans nouveautés : c’est à l’appréhension par l'homme d’un nouveau dont il ne peut prévoir l’issue et qu’il ne se sent pas de taille à affronter.

Celui-là seulement qui s’attend à tout, qui n’exclut rien, pas même l’énigme, vivra les rapports d’homme à homme comme de la vie, et en même temps ira au bout de sa propre vie.

 

Lettre à un jeune poète

RAINER MARIA RILKE

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

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SCHOCH de NEUFORN Sylvie, « Comment penser le champ dans la clinique gestaltiste ? » in Revue Gestalt-thérapie, cahiers N°5, Plain-champ, CdGT, Printemps 1999.

 

 



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