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9 LA HONTE ET LA RELATION
THÉRAPEUTIQUE
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Etre sain, c’est oeuvrer en toute modestie
à devenir le plus pleinement possible qui nous sommes,
au départ
de ce qu’on a fait de nous.
P. TRAUBE
Si le passé est immuable et ne peut être
transformé, le rapport au passé est éminemment variable
et nous sommes sans cesse, de par chaque expérience vécue, en
train de le modifier. Chaque intégration, assimilation d’une nouvelle
expérience modifie la manière dont nos expériences passées
sont agissantes en nous.
Cette
prise de conscience de la constitution de notre être au monde dans le
temps, de son évolution, des ajustements possibles amènent la
personne à développer un esprit critique sur sa propre destinée
et une compréhension plus fine de ce qui en a déterminé
le cours.
Cette prise de conscience
des processus de constitution, de construction est essentielle mais elle ne
peut être transmise, elle doit être éprouvée par le
sujet. C’est alors et seulement le développement de l’awareness qui peut
amener le sujet à être touché au plus profond de lui-même
par le sens éprouvé dans l’ici et maintenant, à la frontière
contact organisme-environnement.
L’awareness
permet en effet au sujet de se ressentir dans sa subjectivité personnelle,
dans ses profondeurs affectives, existentielles et sensibles.
Ce
développement de l’awareness passe par l’accueil des émotions,
la prise de conscience des émotions. Elle n’est pas une prise de conscience
intellectuelle d’un phénomène, mais une prise de conscience globale.
Je ne raisonne pas sur ce que je vis, mais je peux exprimer ce que j’éprouve
et éprouver ce que j’exprime.
Devenir
sujet de ses émotions, c’est les accueillir, les reconnaître, identifier
ce que l’on ressent.
Devenant
sujet de ses émotions, c’est en particulier, pouvoir accéder à
la mise en lumière de la honte, alors qu’elle est indicible, qu’elle
doit être cachée, qu’elle doit passer inaperçue.
Par
exemple : accueillir son rougissement, les émotions qui y sont associées,
c’est mettre en lumière ce que la conscience refuse.
Dans
un monde où chacun a été, d’une manière ou d’une
autre, amené à contenir ses émotions (les émotions
étant bien souvent considérées comme une faiblesse), nous
constatons fréquemment une coupure, une perte de contact entre le corps,
les émotions et la “ tête ” , entre l’intellect et les sentiments
éprouvés.
Choisir
cette voie de l’accueil des émotions et du développement de l’awareness,
c’est choisir le développement d’une écoute extrêmement
complexe, où obligatoirement toutes les dimensions de l’homme sont présentes
: physique, affective, rationnelle, sociale ou spirituelle.
Ce
n’est pas de découvrir le sens de l’émotion, de comprendre, mais
de favoriser seulement son expression.
Donner vie à l’émotion, c’est permettre au sujet de l’éprouver, de l’imaginer, de la communiquer, et aussi de la laisser évoluer.
La
prise en compte des émotions, dans son interaction avec l’histoire de
vie, permet au sujet, non pas de se défendre des introjections, mais
de s’en dégager.
L’écoute
corporelle et émotionnelle, le développement de l’awareness, permettent
aux émotions et aux expressions corporelles de devenir des alliés,
et non des ennemis qui trahissent en exprimant des choses que l’on ne veut savoir,
ni montrer.
Ce développement
de l’awareness corporelle et émotionnelle permet la prise de conscience
de où est le danger, mais aussi de où se trouve l’apaisement.
Cette
écoute multidimensionnelle permet de mettre en lumière, d’amener
à la conscience, à partir des vécus ici et maintenant exprimés,
la nature des émotions éprouvées.
L’expression
de cet éprouvé et l’éprouvé de cet exprimé
amènent à une autre prise de conscience. Prise de conscience qui
met en lumière la place des processus qui ont été mis en
oeuvre pour s’ajuster par le passé à un vécu traumatisant,
et c’est l’expérimentation de ce qui est vécu ici-maintenant de
cet éprouvé qui permet un ajustement créateur.
La
rencontre de l’éprouvé de ces noeuds socio-psychiques propres
au sentiment de honte, mis en lumière dans le processus mis en oeuvre
ici-maintenant, permet la prise de conscience de comment je réagis dans
cette circonstance particulière, dans ce champ particulier, et de comment
je peux inventer, créer un nouvel agir dans cet espace d’expérimentation
qui m’est ouvert.
L’analyse
du transfert (comme ailleurs ici-présent, comme l’interne à l’externe)
son explicitation n’est pas nécessaire et même indésirable
tant qu’un blocage n’apparaît pas dans le processus en cours, dans le
champ présent.
Le déroulement
du processus et le développement de la figure permettent la prise de
contact avec l’éprouvé, sa prise de conscience, grâce à
l’awareness et d’ouvrir sur la possibilité d’un ajustement nouveau et
créateur.
La
première phase d’une relation thérapeutique avec une personne
habitée par la honte doit consister à mon sens, dans le rétablissement
du lien social. C’est donc par la qualité de sa présence, de son
écoute et de sa sympathie que l’accompagnant est susceptible de créer
ce lien.
Ce lien, au départ
extrêmement fragile, doit être « porté » entretenu
par le thérapeute, car effectivement dans le cadre de la thérapie,
le sujet honteux va être obligatoirement confronté à de
très nombreuses réactualisations de sa honte intériorisée.
D’ailleurs, le thérapeute jouera
très régulièrement le rôle du tiers honnisseur dans
les mécanismes de projection qui seront mis en oeuvre dans l’espace thérapeutique.
La création de cette alliance
thérapeutique est un des élément essentiel, qui permettra
la traversée des souffrances qui seront obligatoirement réactualisées.
Dans cette situation une des possibilités
à utiliser, pour favoriser l’instauration d’une alliance thérapeutique
forte, est la reconnaissance de toutes les souffrances, de tous les manques,
mais aussi et surtout de tous les éléments qui peuvent être
valorisés : toutes les capacités, toutes les réalisations,
toutes les créations dont la personne est capable.
Pour le sujet qui a intériorisé la honte, nous avons vu comment les émergences du Ça sont infiltrées par des micro-champs introjectés et combien leur accès est compromis. Le thérapeute devra donc user de beaucoup de patience et d’aptitudes créatives pour permettre à ces émergences de prendre corps.
Comment favoriser ces émergences, comment aider cet autre à laisser émerger ce qu’il redoute le plus.
Le thérapeute devra user de ses qualités d’observateur (à l’écoute du langage du corps), de son awareness et de son aptitude maîtrisée à user de la confluence pour entrer en empathie avec la personne. Ce qui lui permettra d’exprimer à cette personne, ce qu’il imagine de son vécu, de ses éprouvés ici-maintenant, et d’aider ainsi le sujet à identifier ses propres émergences.
La voie de la création est également une piste qui me semble particulièrement bien adaptée. Amener l’autre à user de ses capacités pour créer des représentations symboliques de ses éprouvés, représente pour moi un levier important et efficace (en usant de toutes les ressources présentes dans l’environnement, mais aussi de ce qui est des aptitudes, des ressources du sujet).
L’usage
des capacités imaginatives et créatives de la personne devra être
également stimulé pour permettre la levée des inhibitions
et des mécanismes de rétroflexion.
En
effet, nous avons pu découvrir la place particulièrement importante
des rétroflexions et de l’inhibition de l’agressivité, dans les
processus qui ont abouti à l’intériorisation de la honte.
L’accès à l’expression
de l’agressivité sera donc également et nécessairement
un des objectifs importants du processus thérapeutique.
Nous
avons vu comment le thérapeute est amené à faire un usage
maîtrisé de la confluence pour entrer en empathie avec la personne
ayant intériorisé la honte.
Cet
usage de la confluence, motivé par la nécessité de favoriser
l’alliance thérapeutique et les émergences en début de
thérapie, s’avérera difficile à gérer dans le reste
du parcours thérapeutique.
En
effet, nous avons vu comment la personne habitée par la honte est concernée
par des vécus très particuliers de la confluence et il sera donc
indispensable pour le thérapeute (après la première phase
de la thérapie où les émergences doivent être sollicitées)
de rétablir progressivement la frontière contact et de rompre
cet illusion de confluence client-thérapeute.
Il
me semble que c’est une phase charnière, particulièrement importante
et très « risquée » et qu’il est nécessaire
de la traverser en faisant preuve de beaucoup de sensibilité.
Ce
tournant, ne peut être pris sans que l’alliance thérapeutique et
la confiance ne soient suffisamment fortes.
A
ce moment, la personne doit être progressivement amenée à
retrouver la frontière-contact organisme-environnement (client-thérapeute),
à effectuer la différence moi et non-moi, à se différencier
sans rompre le contact, sans disparaître, sans être anéanti.
Pour finir, j’insisterai sur l’importance et la nécessité de pratiquer une écoute multidimensionnelle de la honte :
Ecoute de la personne dans toutes
ses dimensions : physique, affective, rationnelle, sociale, spirituelle.
Ecoute du vécu des différentes
contraintes existentielles : finitude, solitude, perfection, responsabilité,
absurde.
Ecoute de l’environnement présent
au moment de l’intériorisation des différentes coulées
successives qui ont amené la personne à se sentir habitée
par la honte (familial, social, culturel, philosophique, politique...).
Ecoute de ce qui n’apparaît
nul part et qui est particulièrement présent : Le non-dit, le
secret.
Ecoute des aspects transgénérationnels
de la transmission : loyauté, réalisation automatique des prédictions.
En effet, cette écoute multidimensionnelle me paraît particulièrement nécessaire, car la honte est un affect éminemment social, et il faudra obligatoirement aider le sujet à démêler ce qui est de sa responsabilité personnelle (les processus mis en oeuvre, qui étaient créateurs au moment de leur intériorisation, et qui sont devenus conservateurs et inadaptés aujourd’hui) et ce qui vient de l’extérieur, ce qui est de la responsabilité de l’environnement.
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