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1 INTRODUCTION

 

 

Chaque homme apporte en naissant,
sous forme de structures ébauchées,
l’intégralité des moyens dont l’humanité dispose
de toute éternité
pour définir ses relations avec le monde.

C. LEVI-STRAUSS

 

     Ma volonté de rechercher comment la Honte peut être reconnue, entendue, accompagnée dans un parcours psychothérapeutique en Gestalt, afin d’aider la personne habitée par ce sentiment à s’en libérer, prend sa source dans plusieurs de mes préoccupations et engagements:

     Après avoir consacré beaucoup de mon énergie à parcourir le labyrinthe qui
m’amenait aux sources de ma honte, de mes hontes, j’ai pu libérer des paroles de vérité, qui m’ont permis de retrouver les parties de moi-même qui étaient altérées par les humiliations, sur ce chemin j’ai rencontré mes capacités créatives.
     Capacités qui ancrent ce que je suis aujourd’hui, et que  je continue à développer, car c’est dans la création  que j’ai découvert la possibilité de traverser les contradictions qui m’habitent.
     C’est ainsi que, l’usage de mes mains dans la réalisation de sculptures en bois, me permet en particulier d’effectuer le lien entre le monde manuel de mes aïeuls et celui plus intellectuel auquel j’appartiens aujourd’hui.  

     Professionnellement, mon activité en tant que travailleur social m’a confronté régulièrement depuis des années, à l’accompagnement de personnes habitées par la honte.
     Le suivi de personnes menacées d’expulsion de leur logement m’implique dans une recherche constante pour comprendre ce qui peut amener certaines d’entre elles à se mettre en danger au point de perdre leur toit et donc une partie de leur identité
     Sans adresse, plus de pièce d’identité, plus d’existence administrative, plus de relations possibles avec leur environnement.
     Cette manière de disparaître, de se couper de leur environnement social, de s’exclure, renvoie fréquemment aux caractéristiques de la honte:

l’impuissance,
l’inhibition de l’action,
le sentiment de déchéance,
la perte du sentiment d’identité,
la perte de l’estime de soi
.

     Comment pratiquer une telle profession sans développer une écoute très attentive au sentiment de honte. Alors que plus généralement, ce sentiment de honte est presque toujours présent dans la relation, entre le travailleur social et son client, ne serait ce que dans la difficulté pour le client, à demander de l’aide, à dire son impuissance à résoudre seul et de manière autonome, ses difficultés personnelles.

     Mon engagement dans la société m’amène à porter un regard particulier sur
l’évolution extrêmement rapide qu’elle connaît en cette fin de millénaire et sur les conséquences que cette évolution engendre pour un très grand nombre de personnes.
     En effet, nous sommes entrés dans une phase que nous pouvons qualifier de révolution informationnelle. Qui, compte tenu des nouvelles technologies mises en oeuvre, remet radicalement en question la notion d’emploi salarié et stable qui a été vécue durant les « vingt cinq glorieuses ».
     Ces nouvelles technologies, du fait de leur productivité extraordinaire au niveau de la réalisation de biens matériels, suppriment la nécessité d’avoir recours à une main
d’oeuvre abondante. De ce fait nous assistons d’une part à une valorisation très importante des professions intellectuelles (80% d’une classe d’âge est sensée accéder au baccalauréat) et d’autre part, au rejet du système de production de milliers de personnes.
     Cela implique que les phénomènes de déplacement social concernent de plus en plus  d’hommes et de femmes. Cette mobilité sociale, devenue indispensable, développe
l’individualisation. L’individu se référencie de moins en moins à un groupe d’appartenance, à une profession, mais à des critères de plus en plus personnels: Son niveau d’études, sa personnalité, son physique, sa richesse...
     Chacun est donc soumis à la nécessité impérieuse de faire sa place. Cette plus grande liberté, ces plus grandes libertés de changement, d’évolution engendrent aussi
l’insécurité, la peur de perdre, et l’exclusion d’un nombre de plus en plus important de personnes (au sens de ce qui caractérisait l’insertion dans la société: l’emploi salarié stable et durable).
     Ces bouleversements ont des conséquences sur les rapports de pouvoir. En effet, ceux-ci sont de plus en plus caractérisés par des rapport de domination, d’humiliation, de soumission, d’invalidation et d’exclusion.
     L’évolution de la société et mon expérience personnelle, me permettent de penser que ces modifications des rapports sociaux, qu’ils soient vécus dans la promotion ou la régression sociale rencontre bien souvent des fragilités psychologiques qui se cristallisent autour de la Honte.

     C’est de cette rencontre, tant au niveau personnel, professionnel ou social avec des personnes habitées par la honte, que j’ai découvert l’importance, l’intensité de leur souffrance, mais aussi et surtout les trésors de sensibilité et de capacités créatrices qui les animent. Ce sont cette richesse, cette créativité, cette énergie disponible qui me motivent pour essayer de montrer en quoi et comment la Gestalt Thérapie me semble particulièrement bien adaptée pour accompagner ceux qui veulent sortir de la honte.

 

     Dans un premier temps, je vais essayer de définir, de décrire, d’expliquer ce qu’est le sentiment de honte.

     J’utiliserai un texte de Vincent de Gauléjac qui m’a particulièrement interpellé et dans lequel il dénonce le risque de « psychologisation » comme une dérive du travail social pour montrer en quoi, il me semble que la Gestalt est particulièrement bien adaptée pour accompagner les personnes habitées par la honte.

     Ensuite, j’aborderai plus longuement les articulations que j’effectue entre la honte et la Gestalt, au travers des différentes composantes de la théorie de la Gestalt.

     Pour finir, et avant de conclure, je vous présenterai ce que je pressens d’important dans la relation thérapeutique, qu’il est nécessaire d’instaurer pour accompagner la personne qui a intériorisé la honte.

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