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 2 UNE PREMIÈRE APPROCHE

 

 

Oh mes amis!
ainsi parle celui qui cherche la connaissance:
honte, honte, honte,
- telle est l’histoire de l’homme!
Et c’est pourquoi l’homme noble
s’impose de ne pas humilier les autres hommes:
il s’impose la pudeur devant tous ceux qui souffrent.

F. NIETZSCHE

 

La honte est un affect extrêmement douloureux, dont chacun a été amené à l’éprouver au cours de sa vie. Cet affect profondément relié à l’identité individuelle et collective est indicible, et celui qui l’a éprouvé met en oeuvre des mécanismes qui lui sont propres pour la cacher à autrui, mais surtout à lui même.
     La honte est indicible, parce que le sujet cherche à la dissimuler, mais aussi parce qu’il ne la reconnait pas, qu’il ne comprend pas ce qui lui arrive.
     Cet oubli de l’éprouvé, du sentiment de honte, amène à son intériorisation car chacun s’imagine seul à le vivre.
     L’intériorisation de la honte implique une altération du sentiment d’identité et amène le sujet à se sentir responsable de ce qui lui arrive, à justifier les humiliations vécues, les violences qui lui sont faites. La souffrance est accueillie avec résignation, c’est une fatalité.

     La honte, résultat du sentiment qu’une partie vulnérable de soi est dangereusement exposée à autrui, se traduit par l’irruption brutale du désir de perdre son identité, son expérience personnelle, son sentiment de soi.
     Dans la honte, c’est l’individu tout entier qui est atteint, à travers l’estime de lui même. C’est ainsi qu’il ne peut désirer que de disparaître totalement.

     La honte s’accompagne toujours de l’angoisse d’être rejeté par ceux qu’on aime. sa particularité est d’être une angoisse sociale. Chacun peut la reconnaître à l’occasion
d’acte commis par soi-même, sa famille, un groupe d’appartenance, ou même à
l’extrême par tout homme. Dans ce cas extrême, c’est l’appartenance de cet homme au genre humain qui est source de honte. Cette situation s’illustre en particulier pour les déportés dans les camps nazis, qui éprouvaient de la honte à l’occasion d’actes commis par leurs bourreaux et dont ils étaient témoins (honte d’appartenir au groupe des humains qui sont capables d’actes inhumains).

     L’éprouvé de la honte, c’est aussi la prise de contact avec les aspects les plus sombres de notre être au monde, de prendre contact avec ce qui peut caractériser notre inhumanité (l’expression du désir de destruction, de haine, d’inceste...).

     Tout peut être objet de honte.

     Une chose et son contraire peuvent devenir des comportements honteux, si les parents ou les éducateurs en on fait un objet de honte à l’égard de l’enfant. La honte est de ce fait indissociable de l’humiliation. Elle est inséparable de la relation que notre environnement a établi avec nous et cela depuis notre conception.

     En effet, la honte se transmet volontairement, mais surtout et le plus souvent à l’insu de ceux qui la transmettent.
     L’éprouvé de la honte est particulièrement difficile à nommer; il renvoie au non-dit, au silence, au secret.
     Le non-dit et le secret ont la particularité, la faculté de se transmettre hors de la conscience et de se propager de proche en proche sans qu’aucun ne puisse savoir son origine, ni même l’identité de celui qui les transmet.

     La honte concerne un domaine où le honnisseur est lui même impliqué: ni toi, ni moi, nous ne devons faire, vivre cela.

     La honte n’est pas forcément éprouvée en tant que telle. Etant indicible, elle
s’exprime essentiellement par ses conséquences, ses effets.
     Ses effets, ses conséquences doivent être entendus, car ils ne peuvent être effacés et ils s’expriment au quotidien dans notre manière d’être au monde.

     La honte oubliée, barrée, débouche toujours sur des aménagements qui sont source de très grandes angoisses et de souffrances psychiques.
 
     L’angoisse de honte marque les limites au delà desquelles le sujet risque de perdre son sentiment d’appartenance au groupe, à la famille, à la société, au genre humain. La honte le renseigne ainsi sur une menace imminente qui pèse sur ses liens.

     Cette confrontation au sentiment de honte implique donc toujours la nécessité d’un réaménagement psychique rapide, auquel il est indispensable de faire face.

     L’impossibilité, le manque de capacité à inventer des aménagements, des réponses, des recours impliquent que la personne se trouve devant une telle impasse, que cette impossibilité à imaginer une issue honorable transforme l’éprouvé de la honte en honte symptôme.

     A coté de la honte destructrice, source de très grandes souffrances et de ses aménagements conservateurs, il est nécessaire de reconnaître un autre aspect essentiel, celui par lequel son éprouvé nous oblige à des réaménagements créateurs, qui nous permettent d’éviter les transgressions qui nous feraient passer au delà de limites.
Limites symboliques ou réelles, qui une fois dépassées, nous coupent de notre environnement social, ou même à l’extrême de notre appartenance au genre humain.

     C’est ainsi que la honte éprouvée dans ses formes mineures est omniprésente dans nos relations sociales, elle a pour effet de limiter nos prétentions démesurées par les réaction que le groupe oppose. Elle nous informe du caractère irréaliste de nos prétentions, c’est ainsi un mécanisme puissant de régulation.

     Percevoir son ridicule, sa gène, c’est prendre conscience de l’angoisse qu’il y aurait à s’installer dans un comportement qui entraîne la honte. La gène, le ridicule perçus impliquent la possibilité de découverte de voies de réajustement et donc de dépassement de la honte.

     Pour finir cette première approche, il me parait important de dire combien la connaissance et le parler de la honte peuvent être des moyens prophylactiques efficaces, car sa mise en lumière permet de sortir du non-dit, du secret.
     C’est permettre à chacun de prendre connaissance de son caractère complexe, contradictoire et de limiter ainsi sa contagion.
     Si je parle de mon éprouvé de la honte, des humiliations, j’ouvre une porte vers un possible, qui permet à l’autre d’être écouté, entendu et de mettre ainsi au jour ses propres éprouvés.

     J’ai d’ailleurs pu vérifier que le dire de la honte, sa connaissance peuvent limiter son aspect le plus destructeur, qui est sa transmission inconsciente.

 

Qui nommes-tu mauvais?
 - Celui qui veut toujours faire honte.
Qu’y a-t-il pour toi de plus humain?
 - Epargner la honte à quelqu’un.
Quel est le sceau de la liberté acquise?
 - Ne plus avoir honte de soi-même.

F. NIETZSCHE

 

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