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3 HONTE ET COMPLEXITÉ |
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La honte ne révèle pas notre néant,
mais la totalité de notre
existence.
E. LEVINAS
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(Ce
chapitre est composé de très nombreux emprunts effectués
dans le chapitre 5: Un «méta-sentiment»
du livre de Vincent de Gauléjac, les sources de la
Honte . |
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Le sentiment de honte intériorisé est complexe, il est le fruit d’une grande diversité d’éléments intériorisés qui se combinent, pour enfermer le sujet dans une impasse.
Chaque histoire de honte est basée sur un amalgame d’éléments, qui reliés les uns aux autres construisent ce qui est ressenti comme le sentiment de honte.
Ces différents
éléments peuvent être:
l’humiliation
l’impuissance
l’injustice
la résignation
la passivité
la répression
l’exploitation
l’impudeur
la jalousie
l’agressivité
l’illégitimité
la stigmatisation
l’invalidation
la moquerie
la dérision
l’exhibitionnisme
l’envie de s’élever
la peur d’être rabaissé
la rivalité
la culpabilité
l’usurpation
le mépris
la peur du ridicule
le non-dit
le secret
la méconnaissance
la colère
le mensonge
la régression sociale
l’ascension
sociale
la culpabilité sexuelle
la haine des parents
l’effondrement
d’image parentale
l’abandon
l’ambition
l’orgueil
la déchéance
sociale
la haine de classe
...
Cette liste n’est pas limitative, mais elle représente seulement la variété des éléments que l’on peut rencontrer.
Quand un amalgame se forme autour d’éléments représentant des enjeux appartenant aux différentes dimensions de l’homme (physique, affective, rationnelle, sociale, spirituelle) le sujet se trouve confronté à des conflits psychologiques si intenses que toute son existence est envahie par le sentiment de honte.
La
honte touche ainsi à l’intégralité de notre être
au monde: notre identité.
L’absence de valeur de l’identité
du sujet honteux renvoie obligatoirement à une quête de sens indispensable
pour pouvoir survivre.
Tous les aspects de
l’existence sont concernés par cette interrogation: qu’est ce qui fait
que je désire vivre ?
C’est ainsi que la honte comme expérience existentielle concerne et interroge toutes les dimensions de l’homme:
La
dimension physique:
Honte corporelle: être sale, mal habillé,
sentir mauvais, avoir un handicap; être trop gros, trop grand, trop petit;
être noir, jaune; être sourd, muet, borgne...
Honte sexuelle:
d’être dévoilé dans sa nudité, son impuissance, ses
insatisfactions; d’être exhibitionniste, sadomasochiste....
La
dimension affective:
Honte de ses proches, de ceux qu’on aime, d’un
parent, d’un frère, d’une soeur,
d’un ami...
Honte
d’avoir honte de ceux qu’on aime et dont on a besoin d’être aimé...
La
dimension rationnelle:
Honte de ne rien valoir, de ne rien savoir...
Perte de l’estime de soi, sentiment de dépréciation, invalidation...
La
dimension sociale:
Honte d’être pris en flagrant délit
de mensonge, d’hypocrisie, de vantardise...
Honte
d’appartenir à un groupe, à une religion, à une entité
économique, sociale, professionnelle...
sale
Juif, sale nègre..., sale pauvre, sale miséreux..., analphabète,
pauvre type..., Chômeur, RMIste...
La
dimension spirituelle:
Honte d’être un homme confronté à
l’inhumanité d’autres hommes (viol, inceste, torture, violences extrêmes...)
Honte de n’avoir aucun sens à donner à
sa vie, de ne pas être...
Honte d’avoir
perdu le désir d’exister...
Les
raisons d’avoir honte sont multiples et touchent tous les aspects, toutes les
dimensions de la vie.
Le sentiment de honte prend sa source dans l’enfance, mais surtout il se structure au fur et à mesure qu’un amalgame se développe à partir des expériences honteuses rencontrées au cours de notre développement.
La configuration de cet amalgame, composé d’affects, d’émotions, de sensations, où se mêlent des composantes psycho-sexuelles, psycho-affectives, psycho-sociales, permet au sujet de créer des processus de dégagements si les différents éléments peuvent se compenser mutuellement, ou d’entraîner le sujet vers une impasse, où les liens entre les différents éléments sont tels, que les possibilités de création de voies de dégagement disparaissent.
L’exploration personnelle du sentiment de honte et la rencontre, l’écoute de personnes habitées par la honte permettent de dégager, à travers la multitudes des éléments présents, des caractéristiques communes.
- L’illégitimité: L’existence du sujet est récusée.
L’enfant n’a pas d’autorisation à être « Tu ne devrais pas
être là! »
- L’enfant n’a
pas été désiré.
-
Un doute plane sur ses origines.
- Il occupe
une place négative, ou n’a pas de place.
-
Il occupe une place usurpée.
-
La défaillance parentale: L’effondrement d’une image parentale idéalisée
est une constante.
Le manquement vient le
plus souvent du père, le père n’est plus une figure protectrice
susceptible d’apporter confiance et sécurité. Il y a une carence
du coté du père: soit il est absent, soit il a été
humilié, soit il est pris en défaut, soit il est violent, soit
il est lui-même habité par la honte.
L’enfant
a été humilié par les parents; soit devant eux, sans qu’ils
n’interviennent pour le protéger. L’enfant ne peut trouver dans l’image
paternelle les ressources pour construire sa relation au monde, il ne peut se
défendre.
La problématique de
l’abandon est également très fréquente. l’enfant a le sentiment
qu’il n’est pas assez bien pour retenir ses parents, il est responsable de leur
départ.
Lorsque la relation à
la mère ne vient pas compenser tous ses doutes, l’enfant s’installe dans
la dévalorisation.
-
L’infériorité: La honte s’enracine ici dans le sentiment d’être différent
des autres: plus petit, moins intelligent, plus imparfait, plus démuni...
L’absence de reconnaissance de sa valeur met le
sujet en défaut, il se trouve défini par un manque. Il lui est
très difficile de garder une image satisfaisante de lui même et
d’affirmer une identité positive.
Le
sentiment d’infériorité est une autre polarité du désir
de supériorité, désir de supériorité que
la réalité a barrée.
Les
situations d’humiliation, de stigmatisation conforte ce sentiment d’infériorité
et c’est ainsi que le registre social étaye le processus psychologique.
-
La violence: On
trouve toujours une situation de violence à l’origine de la honte, qu’elle
soit physique, symbolique, ou psychologique.
Par
la violence on signifie au sujet qu’il est fondamentalement insatisfaisant ou
inadéquat, on le confronte à une invalidation fondamentale.
Toutes les violences humiliantes fragilisent,
détruisent les capacité de réaction et amènent à
l’intériorisation d’images négatives de soi.
-
Le déchirement:
La honte est le produit de contradictions qui ne peuvent trouver de médiations
suffisantes. Le sujet est coupé à l’intérieur de lui-même.
Le sujet est écartelé entre des
identifications nécessaires, indispensables mais impossibles à
réaliser.
Il y a déchirement
parce que l’antagonisme est radical entre ce qu’il voudrait être et la
réalité de ce qu’il vit.
Dans les multiples situations paradoxales, il n’y pas de choix qui permet de sortir de la honte (par exemple: honte pour celui qui trahit ses origines, mais aussi honte pour celui qui est stigmatisé du fait de ses origines).
-
La déchéance: Elle a une double face:
La
déchéance publique: quand la honte est produite par le regard
de l’autre, par son jugement négatif sur son existence. La honte est
réactualisée chaque fois que le sujet est confronté à
des situations de rejet, de stigmatisation, d’humiliation, de domination...
La déchéance privée: quand
le narcissisme est atteint, que l’estime de soi se délite, lorsqu’il
vit le désamour de lui-même: je ne vaux rien, je ne m’aime plus,
j’ai honte de moi...
-
Le non-dit:
La honte s’installe parce qu’elle est indicible, elle est indicible parce ce
qu’elle est inavouable, ce serait prendre le risque d’être désavoué,
que cet événement traumatique soit dénié, ou non
reconnu comme tel.
Elle est également
indicible parce que le sujet ne sait pas, ne comprend pas ce qui lui arrive
(le non-dit, le secret permettent aussi la transmission de la honte hors de
la conscience et de se propager sans que l’on puisse connaître son origine).
La
honte implique le désaveu du sujet, ce désaveu est un moyen efficace
pour se protéger de sa propre honte, de se protéger des humiliations
et de la souffrance qu’elle suscite.
Le silence
n’est pas que le produit de la honte personnelle, il est aussi le fruit des
résistances à la recevoir, à l’accueillir. La gène
des uns contribue au rejet des autres et au silence de tous.
Le
silence, l’interdit de savoir, de comprendre, empêchent de trouver une
cohérence entre ce que l’on ressent et ce que l’on dit, ce qui provoque
une inhibition intellectuelle, émotionnelle et relationnelle.
-
L’inhibition:
Dans la honte on reste sans voix, la révolte interne que l’agression
a suscitée ne peut se décharger à l’extérieur, elle
est intériorisée, elle se retourne contre le sujet et c’est lui
qu’elle blesse.
Les humiliations ne sont productrices
de honte qu’à partir du moment où le sujet se trouve dans l’incapacité
de réagir.
Le fait de n’avoir pu réagir
ajoute une nouvelle honte à la honte, celle d’avoir honte de son incapacité
de s’opposer à l’humiliation.
La honte
intériorisée amène le sujet à éviter toutes
les situations qui seraient susceptibles de réveiller ses blessures,
il s’isole, se replie sur lui-même. La honte devient ainsi inhibition.
La honte est inséparable
de l’humiliation.
Dans une situation personnelle: être
surpris dans une position honteuse, être maltraité physiquement
ou psychologiquement.
Dans une situation sociale:
se trouver dans l’impossibilité d’assimiler son appartenance à
un groupe: famille, race, religion, classe sociale...
La honte est
inséparable de la présence de l’autre.
L’humiliation, le rejet, le mépris, l’invalidation...
dont le sujet fait l’objet à son origine à
l’extérieur
de lui.
La confrontation au sentiment
de honte implique toujours la nécessité d’un réaménagement
psychique rapide. L’impossibilité, le manque de capacité à
créer des aménagements, des réponses, des recours produisent
une réaction psychique, une trace qui persiste alors même que l’humiliation
a cessé et n’a plus de raison d’être.
L’image
renvoyée par l’autre est vécue avec tant de violence, vécue
avec tant de négativité qu’elle confronte le sujet au sentiment
d’être nul, de ne rien valoir, d’être un moins que rien. L’amour-propre
se transforme en haine de soi, l’estime devient mésestime, la fierté
devient mépris.
La blessure narcissique
est extrêmement profonde, le sujet se retrouve désemparé,
floué, effondré, impuissant, totalement invalidé. Il n’a
plus qu’une seule envie: disparaître, il a perdu la face et il reste là,
hébété, impuissant, incapable de réagir.
L’impossibilité
de décharger l’agressivité produite par cette attaque extrêmement
violente, ne peut être exprimée, elle est inhibée.
Le sujet honteux, contrairement à ce qui
se vit dans un processus sain, ne peut retourner son agressivité vers
l’agresseur, il est empêché de toute réaction directe. Il
détourne l’agressivité contre lui même et, ou indirectement
contre l’environnement.
Il gardera ainsi la
haine de ceux qui l’ont humilié, mais aussi la honte d’avoir honte.
C’est un cycle auto-inhibiteur dans lequel, l’impuissance
engendre la haine et la honte de son impuissance confirme la nullité,
l’indignité, la dévalorisation qu’il ressent. On a donc raison
de le mépriser, de l’humilier, car il est méprisable, indigne.
L’intériorisation du jugement invalidant
d’autrui abouti à l’inhibition de toute capacité de réaction.
Ce mécanisme amène à distinguer:
La honte réactive, qui face à un éprouvé de honte vécue dans l’ici et maintenant, amène une réaction immédiate qui permet au sujet de se dégager de la honte.
L’humiliation est vécue comme une agression, et le sujet va l’extérioriser sous forme de rage, de haine, de colère, de revanche, d’ambition...
La honte intériorisée, qui implique des réactions
psychiques dans la durée, qui vont enkyster la honte en détruisant
toute possibilité de réaction.
Le
sentiment d’indignité est intériorisé et demeure, alors
que la situation qui l’a provoqué est passée.
Cette
impossibilité d’exprimer son agressivité face à la violence
qui lui est faite, bute sur le fait que l’agresseur est inattaquable, ou que
les sentiments éprouvés envers lui sont paradoxaux (c’est le cas
d’un parent violent, mais dont l’enfant a besoin de préserver une image
positive pour se construire). Dans ces situations le sujet est pris dans des
contradictions, des paradoxes, où il ne peut que très difficilement
trouver de médiation.
Le sujet devient
seul responsable de sa souffrance.
La honte
intériorisée devient plus profonde, elle se nourrit d’elle même
lorsque le sujet a honte d’avoir honte.
La
honte nous confronte sans cesse au paradoxe:
Elle
est violence et elle est refus de violence.
Elle pousse a exister comme
sujet et empêche d’exister.
Elle est déchéance et elle
pousse à s’en sortir.
Elle est déchirement et elle pousse
à sauvegarder l’unité du sujet.
Elle isole et permet de conserver
un lien avec ses semblables.
Elle renvoie à l’impuissance et elle
est source d’une très grande énergie de vie.
Elle est le fruit
de l’humiliation et source d’humilité.
Elle est source d’envie et
source de rejet.
Elle est source de mépris et source d’admiration.
Elle est source de haine et source d’amour.
...
La complexité des éléments en jeux dans l’éprouvé de la honte permettra au sujet de compenser et de faciliter les processus de dégagement, ou au contraire elle l’amènera vers une impasse où il lui sera impossible de trouver une issue aux contradictions qui le traversent.
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