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 6 HONTE - HISTORICITÉ

 

LA PLACE DU CHAMP

 

 

 

Nous naissons, pour ainsi dire,
provisoirement, quelque part ;
c’est peu à peu que nous composons en nous
le lieu de notre origine,
pour y naître après coup
et chaque jour plus définitivement.

Rainer Maria RILKE

 

 C’est en  construisant et en découvrant mon arbre généalogique que j’ai pris pleinement conscience de comment j’étais le fruit de mon histoire familiale et sociale en plus de mon histoire individuelle, biographique.
     Mes liens familiaux, qu’ils soient affectifs, sociaux, économiques, culturels, idéologiques, vécus le plus souvent de manière inconsciente, m’ont amené à la découverte de la puissance opérante de tous ces liens.
     Comme tous liens, ils attachent mais aussi relient, ils sont donc contraignants, mais aussi ouverture sur la création d’autres liaisons familiales, sociales, culturelles...(Ils tissent la trame de la vie).
     Cette découverte de la richesse de ce champ nouveau, infiniment complexe, m’a permis d’accéder à la compréhension de comment mon histoire familiale, insérée dans l’histoire sociale de mes aïeux était agissante aujourd’hui.
     Prendre conscience de comment, ici et maintenant, cet ailleurs transgénérationnel était présent dans ma manière d’être au monde, m’a donné la possibilité d’accéder au sens de ce que je renouvelais et donc de m’ouvrir à la possibilité de créer d’autres liens, d’autres liaisons.


     La présence de cette histoire agissante dans ma manière d’être au monde, confirmais que les difficultés que je vivais ne pouvaient trouver de résolution en moi, ou à l’extérieur de moi, dans cet ailleurs socio-historique, mais dans le processus ici présent, à la frontière contact organisme-environnement. Comment le self s’actualise dans ce champs extrêmement vaste et complexe où l’histoire socio-familiale à une place particulièrement importante.
     Il n’y a donc plus deux scènes, une personnelle, l’autre socio-historique, mais une seule scène existentielle où je suis responsable et partie intégrante d’un champ extrêmement complexe.  

     La famille est un espace privilégié pour le travail d’incorporation de l’histoire et la fabrication des héritiers et c’est le projet parental qui en est l’expression la plus significative.
     Le projet parental, cette projection des parents, qui concerne les buts à atteindre mais aussi et surtout le processus qui abouti à attribuer à l’enfant ce qui vient d’eux et de leur histoire, est ce qui permet la transmission de l’héritage.
     La genèse de ce projet parental prend sa source dans la généalogie. Ce projet est l’expression, réajustée, réactualisée à chaque génération des projets des générations précédentes.
     En particulier ce projet est réactualisé de manière contradictoire car les parents se retrouvent à chaque génération dans deux logiques contradictoires: l’une poussant à la reproduction, l’autre à la différenciation.
     En ce qui concerne les parents habités par la honte, cette contradiction est poussée à son extrême.
     D’une contradiction vécue en terme de polarités: crainte et désir que leurs enfants soient comme eux; crainte et désir qu’ils soient différents d’eux, on passe à un clivage indispensable et nécessaire, car si leurs enfants deviennent différents d’eux, ils rejoignent obligatoirement le groupe composé des tiers honnisseurs. Pour désirer que leurs enfants deviennent différents d’eux ils doivent disparaître !

La honte est ainsi un produit de l’histoire socio-familale.


     La honte se trouvant à l’intersection du social et du personnel, nous oblige à considérer l’homme comme produit de l’histoire et à prendre en compte comment l’histoire de l’individu est agissante. Comment des données sociales peuvent engendrer des difficultés d’ordre psychologique.
     Considérer l’homme comme produit de son histoire, nécessite certainement de renoncer à la toute puissance, car c’est être, ici présent, un simple élément d’un long processus qui s’enracine dans le passé et se prolonge dans le futur.
     Son identité se construit à partir du début de son existence personnelle, mais elle est porteuse de l’histoire familiale et de l’histoire sociale qui est à l’origine de son être au monde.
     Cette vision de l’individu, comme produit de son histoire, ne l’aliène en rien de sa responsabilité et de comment et maintenant son être au monde s’ajuste.
     Sa responsabilité d’être, n’est en rien aliénée, car il est nécessairement et obligatoirement producteur d’histoire, de par ses ajustements créateurs dans le champ complexe ici présent (ou son histoire socio-familiale a toute sa place).

     L’homme accueillant son histoire devient sujet et producteur d’histoire.

     Nous retrouvons ainsi des données essentielles  de la Gestalt: la place du champ - le caractère processuel de la Gestalt - la responsabilité est ce qui fonde l’humanité.
Ce qui est particulièrement bien illustré par
J.P. SARTRE:
      
«  L’important n’est pas ce qu’on a fait de l’homme, mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui. »

     Comprendre l’histoire, c’est prendre en considération l’évidente articulation entre l’histoire personnelle et l’histoire sociale.
     L’individu est avant tout héritier de son passé, sa personnalité est constituée par l’assimilation de tous les ajustements réalisés dans le cadre de champs historiquement déterminés.
     Les incorporations, les intériorisations, les introjections des habitus sociaux sont le fruit de pratiques qui se sont révélées porteuses de réponses concrètes et pertinentes. Pratiques constituées au fil du temps dans des champs socio-historiques donnés.

     C’est ainsi que ces habitus sociaux deviennent des facteurs de reproduction sociale. Chaque individu est ainsi agi inconsciemment par des manières d’être ou de penser qui sont le reflet de sa position sociale.
    Accueillir son histoire, dont on n’a absolument pas maîtrisé le cours, c’est se permettre d’en donner du sens et d’opérer les ajustements créateurs qui donnent lieu à reconstruction.
     Reconstruction qui ne peut s’effectuer que dans le champ présent: comment dans ce champs ici présent un nouvel ajustement peut être mis en oeuvre ?
Cette vision, cette nécessité de tenir compte de l’histoire « totale » de l’individu (personnelle, familiale, sociale, culturelle...) est essentielle car ainsi l’homme n’est plus seul responsable des difficultés qu’il rencontre et qu’il doit traverser; mais dorénavant sa responsabilité est de s’ajuster dans un champ complexe où les ressources sont ici et maintenant ce qu’elles sont.
     L’homme est toujours dépendant du champ et ses besoins personnels ne coïncident pas toujours avec les exigences de son environnement.
     Dans de nombreux cas, il pourrait penser que les conflits internes se situent entre l’organisme et les instances sociales, mais ce n’est pas l’absence de conflits internes, ni de conflits entre les besoins personnels et sociaux qui sont à rechercher, mais la créativité dans ces circonstances particulièrement difficiles.
     Le fonctionnement perturbé de l’individu ne permet pas toujours de saisir les opportunités qui lui permettraient d’essayer de réaliser ce qui serait susceptible de le satisfaire et donc de créer de nouveaux ajustements dans un champ difficile mais non dénué de toutes ressources.
     Dans les situations exceptionnelles de champ extrêmement appauvri, il peut s’avérer héroïque de pouvoir garder, acquérir un fonctionnement sain. Seulement ce qui est décisif, c’est la possibilité d’accéder à la conscience de ce qui est vécu.
     En ce sens, l’accomplissement ne vient pas du bonheur ou du malheur que l’homme vit, mais réside simplement dans le fait d’exister en conscience.
     C’est d’être simplement ce que nous sommes capables d’être dans ce champ ici présent, tel qu’il est.
     J’insiste beaucoup sur l’importance et la complexité du champ et en particulier sur ses ressources ou son absence de ressources, car mon activité de travailleur social m’a amené à penser que cette donnée est essentielle.


     En effet, pour une personne sans domicile fixe, qui se trouve de fait dans un champ où les ressources sont extrêmement limitées, l’impérieuse nécessité des ajustements créateurs, si nécessaires, si indispensables, ne peut que se réaliser qu’avec les ressources disponibles. Pour une personne sans domicile fixe la simple conscience de ce qu’elle peut être capable d’être, représente une nouveauté qui s’avère source de profond changement.

     « La santé, nous l’avons vu, est l’intégration de l’organisme et l’environnement à travers des ajustements créateurs, qui se produisent grâce à la formation et la destruction des gestalts. Les conflits internes et les conflits entre nos besoins personnels et sociaux sont compatibles avec un fonctionnement sain. ce qui est nécessaire à la santé, c’est notre créativité permanente dans ces circonstances. Etre sain, c’est être capable de se mettre en présence des obstacles et de mener les choses à bien pour obtenir quelque chose qui nous satisfasse. Nous n’avons besoin d’aucune autre norme. » (LATNER J., La Gestalt-thérapie, Théorie et méthode, IFGT, Bordeaux, 1991)

     A ce stade, il me parait essentiel de préciser que dès son origine la vision holistique de la Gestalt est issue de la théorie du champ.

     « Le rapport organisme humain et environnement n’est, naturellement, pas seulement physique mais aussi social. Aussi, dans toute étude de l’homme, telle que la physiologie, la psychologie ou la psychothérapie, devons-nous parler d’un champs dans lequel interagissent au moins les facteurs socioculturels, animaux, et physiques. L’approche de ce livre est « unitaire », dans ce sens que nous essayons, de manière détaillée, de considérer chaque problème dans un champ social, animal et physique. de ce point de vue, par exemple, on ne peut regarder les facteurs historiques et culturels comme des éléments compliquant ou modifiant les conditions d’une situation biophysique plus simple, mais comme intrinsèques à la manière dont tout problème se présente à nous. » (PERLS (F.), HEFFERLINE (R.E.), GOODMAN (P.), Gestalt thérapie, Vers une théorie du Self: nouveauté, excitation, croissance, Montréal, Stanké, 1981).

     « L’environnement n’est pas un espace circulaire clos mais le lieu de. C’est l’éco-niche dans laquelle vit et se reproduit une seule espèce bien qu’elle paraisse encombrée de multiples autres espèces.
     L’expérience est antérieure à « Organisme » et « Environnement » qui sont des abstractions de l’expérience.
     Il n’existe aucune fonction d’un quelconque organisme qui n’implique de façon essentielle son environnement.
     Réciproquement, l’environnement réel, le lieu, c’est ce qui est choisi, structuré et approprié par l’organisme. »
(GOODMAN (P.), Little Prayers and Finite Experience, Harper et Row,NY, 1972.)

     La théorie du champ considère que tout comportement est lié aux interactions et à la structure ici et maintenant d’un champ transactionnel complexe. Tous les phénomènes sont reliés entre eux dans un immense réseau d’interactions complexes où chaque élément est en interdépendance réciproque, chaque élément se trouve modifié par l’interaction de tous les autres éléments.
     La signification d’un simple fait dépend de sa place particulière dans le champ.
C’est la totalité des interactions dans le champ présent qui explique le comportement présent et chaque élément du champ fait partie de la situation globale et se trouve donc potentiellement significatif (l’attention sélective peut être une voie d’accès au sens, au processus,  mais elle exclut la totalité du champ et ne peut donc servir qu’à confirmer ou infirmer des hypothèses).
     Le passé et le futur ne concernent pas directement le champ en tant que tel, mais le passé ici présent, et le futur ici présent, font partie intégrante des interactions dans le champ ici présent et sont donc porteurs de significations.
     L’expérience n’est jamais figée, il s’agit d’un processus unique où toute généralisation est à proscrire. Il s’agit d’un processus, l’expérience est changeante d’instant en instant, elle oblige à réajuster sans cesse les perceptions, le champ est d’ailleurs, également en perpétuel changement.

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